Marcel PROUST - Du côté de chez Swann
1913
Victor Hugo s’exclamant : « Je veux être Chateaubriand ou rien ! » D’autres découvrant leur vocation en lisant Stendhal, Flaubert ou Gogol. Chez Marcel Proust, l’influence d’Henri Bergson et d’Honoré de Balzac, à n’en pas douter. Fils d’un illustre professeur de médecine, éduqué et choyé par sa mère, d’une santé fragile, secoué par de fréquentes crises d’asthme et souvent alité, il mène une vie mondaine d’homme de salons – ce que lui permet la fortune familiale.
Proust, né le 10 juillet 1871, décédé le 18 novembre 1922 à Paris, obsède foule d’écrivains qui se réclament de lui, de son esthétique, tournent et gravitent autour de À la recherche du temps perdu comme des satellites autour de leur soleil. Auteur d’une anthologie, Pierre Simonet écrit : « Proust invente le roman où l’écrivain est à la fois auteur, narrateur et personnage. Une polyphonie nouvelle qui sera le choix et la marque de nombre d’auteurs du XXe siècle. »
Cet homme du passé creuse les fondations du roman moderne en s’éloignant de la tutelle de l’intrigue pour porter son attention sur la matière émotive de ses personnages, émotions qui deviennent les fils conducteurs du roman en bâtissant une œuvre soutenue par la mémoire affective, mémoire volontaire – chronique des jours enfouis – et involontaire quand d’un seul détail, d’une infime réminiscence – celle, célèbre entre toutes, de la madeleine trempée – sourd l’élément déclencheur qui autorise des envolées et rend possible le voyage complexe au cœur de son âme.
Commencé en 1907, Du côté de chez Swann fut refusé par Gallimard, puis finalement édité à compte d’auteur chez Grasset. En considérant Les Plaisirs et les jours (1894) et Pastiches et mélanges (1919) comme relativement mineurs, six volumes publiés, dont les deux derniers à titre posthume -Du côté de chez Swann (1913), A l’ombre des jeunes filles en fleurs (1918) qui obtient l’année suivante le prix Goncourt, Le Côté de Guermantes (1922), Sodome et Gomorrhe (1922), La Prisonnière (1923), Albertine disparue (1925), Le temps retrouvé (1927) – regroupés sous le titre d’A la recherche du temps perdu, forment le cœur d’une œuvre majeure de la littérature moderne au point qu’il faut considérer un « avant »et un « après »Proust.
Biographies, études, scénarios… Samuel Beckett, Gilles Deleuze, Claude Mauriac, André Maurois, Maurice Blanchot, Luchino Visconti et Harold Pinter témoignent de l’importance de cet écrivain dont la particularité consiste à libérer avec souplesse de longues phrases en les entrecoupant d’incises rusées, phrases parcourues d’innombrables digressions poétiques et philosophiques réconciliant tous les arts. Notre regard se porte dès lors sur tel ou tel personnage, oscillant au gré des figures romanesques que le lecteur croise et recroise au village ou au château.
« Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » L’incipit le plus fameux de la littérature contemporaine – en considérant aussi celui de Louis-Ferdinand Céline pour Voyage au bout de la nuit et L’Étranger d’Albert Camus – ouvre une construction dans laquelle on s’embarque comme sur un océan. Et voilà le temps mémorable des promenades prétexte à évasions innombrables et par là même matrice romanesque, ouverture au monde, à ses perceptions, à sa recréation par la faculté poétique du rêve.
Songe conscient et rêve demi éveillé se mêlent, s’entrelacent. Mais sous le miroir de l’onde, des failles nous guettent, menaçantes, aussi vertigineuses que les mises en abîme auxquelles l’auteur ne cesse de recourir pour ici lier étroitement le sentiment amoureux avec la jalousie puisque « on n’aime que ce qu’on ne possède pas tout entier ».
Et là, l’image oppressante et fascinante du château de Guermantes, lieu qui restera longtemps inviolé, qui symbolise sans doute le monde des lettres ; ce château de Guermantes où pénétrer reviendrait peut-être à entrer en littérature. L’écriture perçue comme une citadelle, un lieu dangereux et magique. À force de veiller au chevet du songe comme un guetteur lyrique, une vigie c’est-à-dire un poète, on parvient enfin à soupeser le prix de la profondeur. Et nous voilà quittes pour une possible définition de l’écrivain. Chez Proust, le rêve anticipe la création. L’Insomnie, à la fois créatrice et trouble pathologique, tenaillait l’écrivain. Gaston Bachelard écrira : « Le rêve est plus fort que l’expérience. » Ce qui se joue pour chaque lecteur plongeant à corps perdu dans cet océan ? Devenir, comme dit Proust, « lecteur de soi-même ». Le propre de toute œuvre aux résonances universelles.
Un mot revient dans l’œuvre : le temps. Ce temps, Marcel Proust l’étiré, le tord, le morcelle, le disloque. Le temps est fugitif. Seul le rêve permet de n’en pas demeurer prisonnier. Chez Proust il n’est jamais linéaire. Il se décompose en une somme d’alinéas, une multitude d’entrées. L’auteur s’en explique d’ailleurs dans Le temps retrouvé : « Une heure n’est pas qu’une heure, c’est un vase rempli de parfums, de sons, de projets et de climats. » Il le divise, le rassemble, au gré de cette vie qu’il nous invite à rêver au lieu de nous contenter de la vivre.